Peser de tout son poids

Where do you come from

 

Dans les rayons de l’alimentation du supermarché, quand je veux attraper un article qui se trouve tout en haut d’une étagère je suis obligé de me hisser en prenant appui sur le bas de l’étagère. A chaque fois j’ai peur de faire dégringoler toute l’étagère de mettre le rayon à sac et que ça provoque une catastrophe. Ça me consterne.
Souvent devant le supermarché il y a ces jeunes gens, jamais plus de deux, toujours avec au moins une bête, un chien souvent sagement allongé en boule sur une couverture. Prendre soin de la bête comme premier respect. Qu’est ce qui pèse dans leur balance à eux? Qu’est ce qui compte pour eux ? Est ce que dans leurs arrières pensées, il y a un lac, un océan, une étendue d’eau, un horizon? Qu’est ce qui compte pour eux ? Qu’est ce qu’il se raconte eux là qui traversent les villes par la rue principale ? Pour rejoindre quoi ?
Un arbre sur une presqu’île. La bannière d’un état à eux. Un état au bord des villes. Le temps qui file. Un feu fait de tout bois. Une clé qui déchante demain. Vous allez ou quand vous allez par là ? Est ce que vous avez une destination finale, un but, une ligne d’arrivée ? Est ce que vous errez ou est ce que vous avez la bougeotte? Est ce que ça vous plairez de vous sédentariser , est ce que ça vous fait peur ? Que pensez vous de demain ?

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Entre-lieu

Les bars, la place, les terrasses, la fac. Une première volée de marche pour entrer face Est pour se retrouver face au grand amphi. Une deuxième salve de marches en haut penser wouah en découvrant le fleuve l’île et le pont et au bout un long couloir sur lequel s’accroche l’amphi A, l’amphi B et l’amphi C, les affiches, les tracts, les annonces. Au bout la cafèt. J’attends là le début du cours magistral d’ancien français, d’histoire littéraire, de linguistique. La cafèt de la fac comme une salle d’attente avant d’entrer dans le vif du sujet. J’ai rendez-vous avec des docteurs spécialistes des mécanismes de la langue, des articulations textuelles, des intentions poétiques. Les corpus littéraires gisent là et moi il n’y a pas un cours ou je n’ai pas eu le trac avant d’aller m’installer au fond mais pas trop de l’amphithéâtre A. Heureusement il y a la place, les terrasses, les bars. Un lieu entre un dehors, champs, forêts, ruisseaux, cascades et un dedans, les marches, les étages, les couloirs. Les bouts des tunnels et leurs lumières blanches. Les retours à la vie.

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Rue César Franck

La rue César Franck forme un angle droit. L’axe des ordonnées est composée des numéros 2, 4, 6.  L’axe des abscisses est composée des numéros 8, 10, 12. La rue César Franck n’a pas d’impair. Entre l’abscisse et l’ordonné la route fait le tour d’un parking. Chacun de chez lui peut garder un œil sur sa voiture et pour une seconde 10 minutes ou toute la journée être spectateur de la circulation des biens et des personnes de la rue César Franck, de la rue Camille Flammarion et du boulevard Marie Stuart. Une fois un samedi, le parking a servi à une fête de quartier. Il n’y avait plus aucune voiture et dans le vide  résonne  l’écho d’une adolescence à l’eau écarlate.

Juste avant le 2 de la rue, il y a un carré de pelouse sur lequel pousse des buissons courts piquants et marrons dans lesquels on aura un temps l’idée de pousser par surprise l’interlocuteur avec lequel on est en train de faire un bout de route et qui se trouve du côté buisson court piquant marron qui borde les plates-bandes entre 2 porches. Entre le 6 et le 8 il y a un passage pour descendre aux caves du 8, 10, 12, surmonté d’une rambarde qui sert de poste d’observation. 22 !

Au 2 il y a Joachim et Fernando, au 4 Cathy, au 6 Corinne, au 8 Etienne, au 10 ma mère deviendra veuve puis perdra son fils, au 12 on l’appelait Kalaï on disait ta mère t’as fait de la morue. Après viendront les Turcs, après les vietnamiens,  après les somaliens. Les immeubles font 4 étages. Il y a 2 appartements par palier tous des F4. Nous on avait chacun notre chambre.

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« La main tenue jamais ne trébuche »

Une marche ascendante le long d’un trottoir bordé de garages fermés, sauf un parfois, pas toujours le même mais à chaque fois jeter un coup d’œil. Passer sous l’arche creusée dans l’immeuble en restant sur le trottoir. Contourner la station-service les yeux rivés au sol et un jour trouver un franc. 

La grande route maintenant. Les larges bandes blanches tracées sur la route, s’appuyer dessus et se prendre pour un héros traversant des ponts bricolés dans la jungle, les voitures à grande vitesse comme les crocodiles dans le fleuve, les phrases dans ma bouche, l’autre franchissement, un mur un angle un bloc et l’autre grande route l’autre passage piéton de l’autre côté. Dans la rue des maisons avec les barrières blanches jusqu’au labyrinthe de venelles entre des maisons cachés et des murs débordés de branches d’arbres fleuris. Un chemin formé par des murs de pierres.

Le raccourci entre la maison et l’école. Des pelouses bien entretenues parsemées de nains de porcelaines, de lapins surpris, de buissons de ronces. Le manège enchanté, des jardins magiques,  pas de chiens méchants, des espaces verts oubliés, des chemins de graviers, fruités. La sortie sur le virage d’une route codée panneau avec un train, au creux de la route un café restaurant, l’approche de l’école annexe Charles Peguy, loin de la Loire proche de la boulangerie, les bonbons, le un franc trouvé une fois, les frites qui piquent et la mi-journée devant soi avant l’aller-retour du midi- la cantine à la maison.

4 fois le chemin 5 fois par semaine 4 ans durant parfois avec un autre souvent sans. Et chaque année les nains de jardin de plus en plus nombreux jusqu’à 7. Sur les chemins de la France apprendre à ses dépens la couleur de l’insulte. Hey blanche neige ! Nardin mouk. Répondre dans une autre langue et courir.

Toujours à partir des propositions qu’on peut trouver sur le Tiers Livre de François Bon que l’on peut suivre aussi sur sa chaine you tube

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Boulevard des Marginaux

Des escaliers entre un immeuble et un supermarché servent de raccourci entre une place et la rivière ; une rue à sens unique en arc de cercle longe le Casino ; un square avec une fontaine sur laquelle s’élève une statue de Poséidon ; la poste en face de la banque de France ; l’hôpital en face de l’office notarial ; le banc en face du banc ;  des rectangles de gazon ras ; des échantillons de vignes ; au bout de l’allée la grande place ; de larges dalles ;  un parterre de petits jets d’eau qui surgissent du sol l’été ; une fontaine entourée d’autres jets d’eau stalagmites ; la statue de Gambetta ; face aux collines le bras tendu ; l’index indique le nord ; décembre l’installation des forains ; manège enchanté ; patinoire ; paint-ball ; jeux colorés ; odeurs de vanille et de praline ; au sol les racines explosent les trottoirs ; les terrasses de la brasserie et du café restaurant tabac sont sorties toute l’année ; de novembre à mars les tables vides ;  dedans les clients du jeu Amigo guettent l’écran ;  les piliers du bar commentent un peu de tout ; dehors les clopes fument ; la façade du Théâtre Municipal affiche les noms des artistes vus à la télé ;  le café de Paris d’un côté ; une agence de voyage de l’autre ; un rond-point ; le pont s’enfonce entre les collines en prenant une route tordue ; dans la vallée ; le ciel ;  le sud ; l’ouest.


 

Texte propulsé par L’Atelier D’Ecriture /Hiver 2016 / DU LIEU proposé par François Bon sur son site le tiers livre

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Pleurer des rivières à quoi ça sert

 

Besançon [remplacer par la ville de province de votre choix] ? Il fait froid, il fait chaud, il pleut, il fait du vent à Besançon. À Besançon à côté de la préfecture à droite dans le jardin il y a des canards et des bancs. À Besançon les bancs sont à l’écart, entre les bancs et les gens il y a un écart qui laisse la place aux poussettes. Les trottoirs calibrés accompagnent les gens des magasins à pôle emploi. Le regard de la rue neutre, absent, voilé, en d’dans, a changé à Besançon. Depuis peu quelque chose en plus est là lors d’échanges de regards furtifs. Ça doit être à cause des événements. À Besançon tu baisses la tête pour marmonner à voix basse. Si tu lèves la tête tu aperçois des silhouettes derrière les fenêtres. Tu peux leur dire salut eh oh salut dis donc du monde aujourd’hui non? T’entendre répondre, non, d’une voix gentille, concernée d’une jeune fille que tu connais, c’est un petit samedi de fin de solde.Tu marches, tu regardes, tu penses, tu prends les passages piétons et même si tu es un usager vulnérable et que tu as la priorité regarde ou tu mets les pieds quand tu veux traverser. La ville on l’aime ou on la quitte. On la critique et on y revient. Tu manges, tu bois, tu danses, tu dors, tu recommences c’est ce qui fait vivre la ville. Si y’a pas les gens, la ville elle s’éteint toute seule. Qu’est-ce que tu veux faire en ville si y’a personne ? Elle s’ennuie la ville sans les gens. À Besançon, le Doubs est une rivière. Toutes les rivières se jettent dans l’océan. On a jamais vu l’océan trop plein repousser les rivières.

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O+O

Visages et photos.

 

De face et en noir et blanc. Une petite fille pieds nus donne à manger à une chèvre. Je porte la belle robe du dimanche mes cheveux sont lâchés.

 

Debout un homme noir tient dans ses bras un petit paquet de linge blanc. À la manière de le tenir on sait que c’est un enfant. Il est sur le seuil d’une maison face à un photographe à qui il sourit. L’enfant c’est moi. Le petit oiseau c’est elle.

 

Le bas de mon visage, du bas du lobe de l’oreille à la ligne qui passe sous le nez jusqu’à ma bouche en comprenant le menton, cette partie-là s’est étalée et prend une forme rectangulaire. Ce qui avait une forme ovale s’est transformé sur le bas. Je finis par avoir une mâchoire carrée. Je finis par ressembler à ma mère.

 

Une photo ou je tiens attachée sur mon dos, à la manière de ce pays où l’on porte  attaché sur le dos retenu par un grand morceau de tissu les enfants en bas âge qui de ce fait accompagnent les mouvements des femmes dont les mains libérées exécutent des tâches à elles seules attribuer. Cette poupée est bien trop grande pour représenter un bébé. C’est celle qui est restée dans un pays rouge mis à feu et à sang paraît-il. Je vous crois. Je suis bien obligée.

 

 

 

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Papier siouplait

 

L’envers d’un décor. Les toits les gris foncés. Les cheminées leurs casques. Les nuages la couleur du ciel. Les avions les traits blancs. La pluie les arcs-en-ciel. Les voitures et l’air qu’elles fendent. Les variations des accélérations et l’humeur que je prête au conducteur. L’impatience ou le ronronnement mécanique de l’attente. Le moteur de la ville. Les premières fenêtres en partant du ciel. Quelque chose bouge encore sur les balcons du linge et des tapis. Des objets et des humains. Combien d’objets par êtres humains ?

 

Les voix. Les voix libres des conversations à deux. Les timbres plus forts des conversations à téléphone. Les fenêtres des trois étages en face. Un parquet un lit deux places une couette blanche et le matin tôt une fenêtre allumée. Le jardin de la maison à droite. Des timbres de voix mélangées, des volumes de conversations propres aux apéros qui s’étirent.  Chacun amène une bouteille, un truc à manger. On piochera. Oui 20h00 c’est bien. Et des lumières des lampions comme avant comme les guinguettes comme les anniversaires dans les albums de Martine, comme après la guerre qu’on était soulagés, qu’on savait profiter qu’on avait moins mais qu’on savait partager, qu’il n’y avait pas encore l’obsolescence  programmée. Comme avant.

 

Des immeubles dans le fond sur le ciel ça s’allume et ça s’éteint ça passe et ça revient. Ici c’est chez moi maintenant.


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En voiture simone !

Dans un pays à côté de l’Afrique en bas à gauche au fond du couloir de l’océan indien. J’ai six ans. C’est la nuit, la pleine nuit. Qui m’a réveillée ? On m’a dit qu’elle était trop grande cette poupée pour que je l’emmène avec moi. On va où ? J’ai suivi. C’est la nuit à l’arrière d’une voiture, les enfants derrière les adultes devant. S’il te plait où on va? On est parti la nuit en catimini. À pas de loup. La nuit. Les loups. Où on va? Je n’ai pas pleuré. J’aurais dû. Ça m’aurait fait un souvenir. C’est l’enfance qui reste dans ce pays. Allez s’il te plait dis, où on va? C’est trop tôt pour partir. On reste encore un peu s’il te plait ? Encore un peu ? Encore cinq minutes. Cinq minutes. S’il te plait ? S’ilteplaits’ilteplaits’teuplaits’ilteplaitcetteplaieAllezs’ilteplaits’ilteplaitlaplaielaplaies’ilteplait?

J’ai rien dit. J’ai regardé par la fenêtre la nuit. Une nuit éclairée par devant. Une nuit traversée avec les phares d’une voiture qui éclairent la suite, le futur à deux mètres. Le chemin est là. J’ai dû m’endormir à un moment. Les voyages en voiture me font ou somnoler ou vomir. Là j’ai dû dormir. Je suis partie une nuit d’une maison dont je ne me souviens pas. Mon émotion triste, ma douleur, mon chagrin s’accrochent à une poupée rose et blanche trop grande pour que je la prenne avec moi. Je n’ai pas choisi ce départ. Je reproche de ne pas y avoir été préparée. Depuis je me méfie de tout ce qui ne se dit pas surtout la nuit Reine de l’Exil et du Silence. La voiture est dessus, la famille est dedans. Deux savent ou on va. Deux suivent. L’exil n’aura de réalité que plus tard pour le moment on y va.

 

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Vercingétorix

Février 74.

 

C’était mon premier jour d’école en France. Une France de février sous la pluie. Une couverture nuageuse qui ne s’améliorera pas à cause d’une forte dépression, un courant d’air froid qui nous vient du nord. J’aime pas le premier jour. La première fois oui mais pas le premier jour. Nous venions d’arriver en France et nous logions dans la campagne orléanaise chez les parents de ma mère. Elle revenait d’où elle était parti avec un mari antillais et deux enfants café au lait. C’était joli et ça n’étonnait personne de la part de ma mère. Nous logions dans la maison de la mère de la mère de ma mère à côté de l’école.

 

Dans la cour des pissenlits. Le pissenlit a la particularité d’avoir une très très longue racine. On le dit bouffer les pissenlits par la racine. On a ramassé des pissenlits. Ça se mange. En salade. Ça se dit raconter des salades. Fabuler. Inventer un mythe.

 

Ce qui s’est dit en classe ce jour-là, le premier, je ne m’en souviens pas. Ni de ce qui s’est dit les autres jours. S’il y a eu d’autres jours je ne m’en souviens pas. S’il y a eu une recréation. Je ne m’en souviens pas. Personne n’a fait particulièrement attention à moi dans la cour de récréation.

 

Nos ancêtres les gaulois et Vercingétorix et un fois un un et les départements français et la carte qu’on dessine en suivant les contours et le Rhône et la Loire et ses affluents. Février 74. La France. La classe rurale. La même salle que celle de mes tantes et ma mère.

 

La maison est au bout de la rue, je rentre à pied. Le premier jour d’école est fini. Voilà c’est ici j’habite ici. J’ai 6 ans le dos au mur pour le reste de ma vie et devant l’étranger qui se dresse et qui m’embrasse. La France de ma mère. Les pissenlits de mon père.

 

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